Ajustements 

 

Délimitant le sol noir composé de morceaux de charbon, des poutres calcinées s’élèvent. Sur deux d’entre elles, des corbeaux de cire « mémoire » et « réflexion » veillent et observent. Au centre, une robe brodée de plumes blanches et rouges en quasi lévitation, céleste, donne la réplique à  cette masse noire, terrestre.

Voici en quelques lignes l’œuvre proposée par une artiste du Mouvement d’Artistes Contemporains des Yvelines en réponse à une commande du musée de Vernon. De ce processus créatifqu’est l’installation, le visiteur/spectateur n’en voit souvent que l’aboutissement. Se pose alors la question de savoir comment l’artiste passe de la création ex-situ des différents éléments qui constitueront son œuvre, à la création in-situ qui est la mise en espace de ces différents éléments.

L’utilisation de la caméra m’a amenée à décentrer mon regard pour tenter de m’interroger sur les dysfonctionnements, les ajustements, les coulisses d’une installation artistique. En utilisant des matériaux hétérogènes, du plus solide et compact qu’est le bois, au plus léger et fragile que sont les plumes, l’artiste ne se met-elle pas en danger ? Ne provoque-t-elle pas le sort en utilisant des matières plus fragiles les unes que les autres, au point de voir son œuvre construite préalablement au sein de son espace mental, ne pas pouvoir se matérialiser dans un espace physique ?

L’artiste sait qu’une installation est nécessairement ponctuée de « surprises », d’imprévus constitutifs du processus artistique. Loinde donner à voir une artiste installant son œuvre dans une frénésie créatrice, ce film interroge la multitude des gestes techniques, les nécessaires savoir et savoir-faire, qui permettent à l’installation de voir jour. Un film sur la capacité d’intégrer en temps réel l’œuvre aux contraintes et propositions offertes par l’espace physique. Plusieurs frottements, tensions ont lieu lorsque l’artiste doit spatialiser son œuvre, une réelle négociation entre l’espace et l’artiste s’opère. Les surprises issues de la mise en espace provoqueront tantôt des nœuds (au propre come au figuré) qu’il faudra défaire, tantôt de l’inattendu qui sera intégré.

Si les gestes sont nombreux, ils n’en reflètent pas moins une hiérarchie entre l’artiste et ses techniciens. Aux techniciens, elle confie la tâche de scier et percer les poutres d’après ses directives. Ce n’est qu’une fois les poutres placées dans l’espace, que l’artiste se rend compte si elles ont ou non la bonne hauteur. Ne pouvant seule accomplir toutes ces opérations techniques, elle les délègue volontiers pour investir peu à peu l’espace où l’installation naîtra. Aux gestes techniques amples et vifs des techniciens répondent les gestes légers et minutieux de l’artiste. La toile qu’elle tisse dans le puits de lumière servira à fixer la robe et à y nouer des fils lestés qui viendront la cerner. A chacun de ces fils doivent être accrochées des plumes. Cependant un élément technique ralentit le processus : les fils choisis sont trop fins et s’emmêlent. L’artiste s’énerve. Un nœud s’est glissé dans l’organisation. Il lui faudra prendre du temps pour dénouer cet imprévu produit d’un décalage entre œuvre imaginée et œuvre réalisée. Elle a pris les fils emmêlés les uns aux autres, les a coupés, a recommencé à les lester, un par un, mais cette fois-ci elle y a tout de suite accroché les plumes.

Ces dysfonctionnements montre que l’installation est en elle-même pratique artistique : l’œuvre naît avec sa mise en espace, espace qui lui confère son sens et sa portée. L’artiste savait quel espace serait le sien au sein du musée. Connaissant la présence des puits de lumière, l’œuvre a été pensée en conséquence. Cependant pour passer de son espace mental à l’espace physique, il lui a fallu fragmenter et déconstruire la projection qu’elle avait de son installation pour ensuite la reconstruire avec l’espace physique. Seule la fragmentation des étapes et des gestes techniques permet à son œuvre de voir jour. L’artiste a tout d’abord créé les différents éléments qui devaient constituer l’œuvre, et les a ensuite mis en espace. Car seuls, ils ne constituaient pas l’œuvre, c’est leur mise en relation spatialisée qui fait œuvre. L’installation naît donc d’une mise en espace qui ne consiste pas seulement à poser les différents objets selon un programme rigide préétabli. Elle est une œuvre créée, conçue pour un lieu donné. Elle est un environnement avec lequel le spectateur entre en relation, en interaction. Elle est une rencontre éphémère. Bien que cette installation puisse être transposable dans un autre lieu, elle n’y sera jamais semblable. Sa temporalité limitée en fait sa spécificité.

L’œuvre une fois terminée laisse rarement transparaître lesdifficultés auxquelles l’artiste a dû faire face. Pourtant ces nombreux gestes techniques de rattrapage sont constitutifs de la pratique artistique. L’installation ne résulte pas nécessairement d’une prouesse technique, elle est avant tout mise en espace d’un sensible.

 

Mélodie Vidalain

Atelier – Site du halage

8 Avenue de l’Île de France

27200 Vernon

ulrike.vidalain@gmail.com